De l’extérieur, tout va bien

[ Préambule : cet article traite de suicide et de troubles du comportement alimentaires (TCA). Je tiens à préciser qu’ayant toujours été mince, je n’ai de ce fait, jamais été victime de grossophobie (oppression systémique envers les personnes grosses). De même, je ne préfère pas parler d’anorexie dans mon cas, car je ne sais absolument pas si mes troubles pouvaient relever ou non de cette maladie. Je n’ai pris la décision que très récemment de me replonger dans cette période de ma vie, et à l’époque, je n’ai jamais consulté de médecin pour ma dépression. J’ai donc fait le choix pour cet article extrêmement personnel, de relater quelques-uns de mes souvenirs liés à cette époque. ]

Je me souviens que la première fois où je me suis trouvée moche, j’avais 4 ans. Je me rappelle ne pas aimer l’image de moi dans le miroir. Un jour, me disant que ça ne pouvait pas durer, j’ai pris la décision de me fixer dans la glace le plus longtemps possible. Observer les traits de mon visage un à un, essayer d’arborer un air acceptable et qui me mette en valeur. Bref, je suis restée longtemps, à me fixer ainsi, suffisamment pour me dire « bon en fait, ça va, je suis pas si moche que ça ».

J’ai grandi à l’abri de ce sentiment quelques années. Déjà, vers 10 ans, mes premiers complexes faisaient apparition, doucement. J’étais plus grande que la plupart des garçons, je portais des brassières du fait de mon début de poitrine. Ma puberté est apparue tôt, et à cet âge, il est fréquent d’éprouver un malaise avec son corps. Le mien s’est amplifié avec les années. Passant du malaise au mal-être et à la haine de moi-même, non plus simplement mon corps, mais de mon individualité toute entière. Huit ans après l’anecdote du miroir, j’étais désormais incapable de m’y regarder, si bien qu’au moment de prendre ma douche, je me déshabillais dans le noir. Je vivais dans la peur de mon propre reflet.

Un corps qui prend trop de place

Parmi mes souvenirs, je me souviens avoir eu ma petite séance de torture hebdomadaire. Chaque semaine, je pratiquais la danse classique. Pourtant incapable d’affronter le miroir de ma salle de bain, j’éprouvais une sorte de plaisir malsain à enfiler un justaucorps moulant, et à tenter d’être la plus voluptueuse et élégante possible au milieu d’une pièce dans laquelle il était impossible de tourner la tête sans apercevoir son reflet, le tout sous une lumière agressive et violente qui n’offrait aucune ombre, aucun recoin sombre où se réfugier. Je me comparais sans cesse aux autres, enfin à celles qui étaient plus minces ou maigres que moi. Celles qui n’avaient pas encore vraiment quitté leurs corps d’enfants. Celles dont la morphologie étaient d’être naturellement très mince voir maigre. Du haut des mes douze ans, j’auscultais sans répits mon corps avec la même rigueur qu’un chirurgien esthétique sadique. Les rares fois où je me regardais dans le miroir, seule chez moi, c’était après avoir enfilé mon justaucorps de danse. Je tirais le tissu pour aplatir mes seins et mes fesses, et je mettais des pinces à linge pour faire tenir le tout. Mais mon corps s’obstinait à prendre toujours trop de place. Trop de ventre ici, trop de fesses là, trop de cuisses. Trop de seins. Ces cheveux sont moches. Mauvaises proportions. J’avais aussi instauré un rituel avec ma balance. Je me pesais de plus en plus souvent. D’abord toutes les semaines, puis tous les jours, voir deux fois par jour. Est-ce un hasard, si ma meilleure amie de l’époque – qui faisait aussi de la danse classique avec moi – représentait pour moi cette sorte d’idéal inatteignable ? Blonde, maigre, et une absence de formes (poitrine, hanches, cuisses…). Tout le monde la trouvait magnifique et moi j’étais fière qu’elle est pu m’accepter comme amie, j’en retirai le plus de crédit que je pouvais.

anorexie dépression adolescente

Photo de l’artiste Meg Gaiger, son site ICI

Parfois, en rentrant de l’école, je m’asseyais sur le sol de ma chambre et en silence, je pleurais. Mon corps entier était une prison de peau. J’étais bête, moche, inutile. J’avais très peu d’intérêt, d’ailleurs même ma famille était gavée de moi, même si elle ne le disait pas. Je n’étais pas très intéressante, tout ce qui sortait de ma bouche était terne et vide. J’étais insignifiante et personne ne voudrait jamais de moi. J’étais une erreur, j’étais ratée. Dans les pires moments, je vomissais. Mon corps vomissait. Ça sortait tout seul et j’avais l’impression de me vomir moi-même. Je passais aussi beaucoup de temps à imaginer ma mort. Me pendre au balcon ? Trop visible, il se voit depuis la route et il y a trop de circulation. Me jeter sous les roues d’un camion, sur le chemin de l’école ? A voir. Mais la route y est limitée à 40km/h….. Peut-être pas suffisant. Me noyer dans ma baignoire ? Pourquoi pas. Les médicaments ? Définitivement l’une des meilleures options. J’ai passé d’ailleurs plusieurs heures, un après-midi, à trier la grande caisse à pharmacie, pour y lire les notices et calculer les dosages. Ma lettre d’adieu en sûreté dans ma table de nuit.

« J’ai essayé tout l’hiver d’imaginer le printemps. Il est là et je me sens toujours aussi désespérée. »

Marilyn Monroe

Je me suis réellement sentie très seule. Ce genre de solitude, où l’on est au milieu d’une pièce remplie de monde, où l’on crie à plein poumons, mais où personne ne nous entend. Plus que la haine de moi, je culpabilisais de me haïr ainsi. Cette culpabilité, je l’ai traîné longtemps après, toute mon adolescence : «  De quoi je me plains ? Il faut vraiment être faible pour avoir envie de mourir, alors qu’il y a pire que moi. Finalement, je ne mérite peut-être pas vraiment de vivre, si j’ai aussi peu de respect pour la vie. » Je peux dire que mon acceptation de moi est récente, et qu’elle continue de se construire encore aujourd’hui. Je ne sais pas trop comment j’ai fait pour m’en sortir à vrai dire. Je n’en ai quasiment jamais parlé à personne pendant des années et je n’ai jamais pris de traitement.

Je pense que ce qui m’a permis de me construire et de m’émanciper a été mon féminisme. C’est lui qui m’a offert la possibilité de me sentir légitime à revendiquer ma place et qui m’a appris que, non seulement je n’avais pas à être ma propre ennemie, mais que je pouvais devenir ma sauveuse, ma propre raison d’exister.

Suicide et anorexie : les femmes en première ligne

On peut en arriver au suicide pour de nombreuses raisons : influences socioculturelles, traumatismes personnels, situations et/ou antécédents familiaux… Mais dans cet article, je souhaite me focaliser surtout sur le suicide des jeunes filles. Une étude de 2014 a montré qu’une adolescente de 15 ans sur 5 a déjà tenté de mourir. J’ai cherché, et je n’ai quasiment pas trouvé d’études sur la question. A propos de l’anorexie, Mona Chollet dit ceci « On peut donc présumer que les accidents individuels, les dysfonctionnements psychiques ou familiaux ne sont pas les causes premières de l’anorexie, mais des éléments déclencheurs qui privent certaines femmes de leurs défenses face à des représentations et des attentes sociales subies par toutes (en italique dans le texte original), les faisant basculer dans la pathologie. » La plupart des études récentes sur le suicide en France montrent que les femmes font davantage de tentatives de suicide, mais qu’en revanche, le nombre de mort-e-s est beaucoup plus élevé chez les hommes, qui privilégient les moyens les plus violents. J’ai trouvé de nombreuses hypothèses et analyses concernant ce deuxième fait (et c’est très bien), mais beaucoup moins, voir quasiment pas sur le premier, à savoir que les femmes font jusqu’à 2 fois plus de tentatives, et la différence est encore plus marquée chez les 15-24 ans.

 

Le dépression adolescente au cinéma

Une série qui traite la question de façon très juste est 13 Reasons Why, sur Netflix, dont j’ai parlé dans mon avant-dernier article. Il s’agit de l’histoire d’une adolescente, Hannah, qui met fin à ses jours et laisse des cassettes audio dans lesquelles elle y expose 13 raisons du « pourquoi » de son geste.

Je recommande également le film d’animation japonaise Souvenirs de Marnie, du Studio Ghibli, qui traite le sujet de la dépression pré-adolescente d’une manière très douce (oui c’est possible !) et juste.

 

Parmi les seuls débuts d’explications concernant ces données, j’ai remarqué qu’une phrase revenait souvent dans les articles que j’ai parcouru : « les femmes ont davantage tendance à retourner la violence contre elle-même ». Mais pourquoi ? Il ne faut visiblement pas trop en demander aux journalistes. C’est dommage, car c’est malheureusement vrai. Comme le dit si bien Virginie Despentes, dans King Kong Theorie : « Post-viol, la seule attitude tolérée consiste à retourner la violence contre soi. Prendre vingt kilos, par exemple. Sortir du marché sexuel puisqu’on a été abîmée, se soustraire de soi-même au désir. En France, on ne tue pas les femmes à qui s’est arrivé, mais on attend d’elles qu’elles aient la décence de se signaler en tant que marchandise endommagée, pollué. » Certes, elle y parle de viol, mais je pense que c’est également valable d’une façon plus générale pour tous les autres types de violences contre les femmes.

Hannah, héroïne de la série 13 Reasons Why

Dès le plus jeune âge, nous apprenons à être aimables, gentilles et hypocrites et à faire passer nos sentiments au second plan. Pour moi, les chiffres du nombre de tentatives de suicide des femmes sont également à mettre en lien avec ceux sur l’anorexie. D’après cette infographie d’Arte, les plus touché-e-s sont les femmes jeunes. On sous-estime beaucoup trop l’influence de notre société, de ses injonctions à la minceur et à un idéal féminin, tant physique que psychologique, qui n’existe pas. Alors oui, je crois que Mona Chollet a raison quand elle affirme que les causes individuelles d’un suicide ou de l’anorexie ne sont au mieux « que » des éléments déclencheurs (sans faire de généralités). Il existe évidemment des problèmes individuels liés au suicide, moi-même ils étaient familiaux, mais je pense personnellement que si j’ai été aussi tôt confrontée à la haine de moi-même et à cette volonté de me détruire, c’est parce que je n’ai pas eu la protection nécessaire étant petite qui m’aurait permis d’affronter notre société sexiste. J’ai été dépressive dès l’âge de 12 ans, âge durant lequel je suis entrée au collège, où je suis devenue pubère (et donc où j’ai commencé à entrer dans mon corps de femme) et où j’ai également connu mes premières situations de harcèlement de rue, de slutshaming et de bodyshaming, entre autres. Mes réflexions à ce sujet ne sont pas encore totalement abouties. C’est un sujet difficile, d’autant plus qu’il me touche de près. Mais pour ouvrir le sujet sur d’autres voies, voici un article sur les idées reçues qui entourent souvent l’anorexie, rédigé par un-e concerné-é.

Souvenirs de Marnie

la mal-baisée

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