Endométriose, épisode 2 : paye (pas) ton gynéco.

Le sujet des maltraitances gynécologiques fait de plus en plus parler de lui. J’ai envie de partager mon expérience sur le sujet mais également de donner mon avis concernant la plupart des recommandations de praticien-ne de santé soi-disant « safe » que le lis ou entends, ici et là. A mon sens, il y a une vraie carence en information sur ce qu’est et doit être une consultation gynécologique sûre, bienveillante et professionnelle. 

Certain-e-s d’entre vous le savent peut-être déjà, notamment si vous avez lu cet article, j’ai l’endométriose. Cela fait maintenant plus d’un an que j’en suis informée et globalement, je me débrouille pas trop mal toute seule, bien qu’en fait je n’ai pas vraiment le choix. J’ai en effet rencontré beaucoup de professionnel-le-s de santé : gynécologues, radiologues, médecins généralistes… : au mieux, la consultation était inutile. L’hiver passé, je suis allée consulter une gynécologue dont j’avais entendu beaucoup de bien. Un désastre.

« Tant que vous ne voulez pas d’enfant, vous n’avez pas de questions à poser »

Je suis entrée dans le cabinet, la gynécologue m’y a accueillie avec un grand sourire. Je me suis assise et elle a commencé par me poser les questions réglementaires (âge, antécédents, contraception etc). J’ai ensuite expliqué la raison de ma venue : je lui ai dit que j’avais l’endométriose. J’ai tout de suite vu son sourire s’effacer, et il m’a semblé qu’elle a eu l’air mal à l’aise. J’ai continué en lui précisant que depuis mon diagnostic j’avais beaucoup déménagé, que je n’avais donc pas de référent-e santé et que cela me manquait, car après avoir rencontré tous ces médecins différents, j’avais besoin d’un suivi fixe et surtout, de tant de réponses à toutes mes questions ! Je lui ai montré mes examens IRM : elle les a regardé brièvement et me les a balancé devant moi sur le bureau. Et puis elle m’a asséné, sur un ton sec et cassant : « Vous ne voulez pas avoir d’enfant à l’heure actuelle ? » Ce à quoi j’ai répondu par la négative. 

« Et bien vous reviendrez me voir quand vous voudrez être enceinte et que vous serez stérile. Là, vous aurez des questions à me poser. En attendant, je ne vois vraiment pas quelles questions vous pourriez avoir ! » 

Elle m’a ensuite désigné de l’index la table d’auscultation derrière moi : « Déshabillez-vous et allongez-vous pour l’examen. » A aucun moment je ne lui avais demandé un examen gynécologique. Je me sentais tellement liquéfiée et abasourdie que je n’ai su quoi répondre et j’ai obéi. Elle a cru intelligent d’ajouter, sur un ton narquois : « Vous êtes venue en robe et en collants ! C’est pas très malin quand on sait qu’on va se faire examiner ! » Je fais le choix de ne pas raconter la suite du rendez-vous : vous avez le contexte. En sortant je pleurais, j’étais tellement en colère contre moi-même et pleine de honte. Je n’avais jamais eu l’intention de lui concéder autant de pouvoir sur moi, et pourtant…

Extrait de la série The Handmaid’s Tale

En lisant et en échangeant ici et là sur le sujet avec d’autres concerné-e-s, je peux affirmer que l’indifférence voir le mépris médical à l’égard des personnes atteintes d’endométriose et qui ne sont pas stériles pour autant, est bien réel. Tes douleurs ne concernent que toi ? C’est ton problème. Je pourrais choisir de faire ici une analyse critique du sexisme dans le corps médical en France, mais ce n’est pas mon intention, d’autant plus que d’autres le font bien mieux que moi (voir les suggestions lecture en fin d’article). Non, je préfère m’attarder sur un autre point qui me pose problème. Cette gynécologue m’avait en effet été recommandée par des connaissances mais également par plusieurs personnes via le site Gyn&co, dont le but est de référencer les gynécologues/sages-femmes dit-e-s « safes » en France. Je suis convaincue que ce site est une excellente et nécessaire initiative et que les administrateur-ices font tout leur possible en ce sens. D’ailleurs, j’ai signalé la gynécologue problématique en question et elle a été supprimée du site. Sauf que. Ce n’est pas la première expérience de ce genre que je vis via cette plateforme. J’ai déjà signalé plusieurs gynécos par le passé et j’en viens à penser qu’il y a réellement un (gros) manque d’information et d’éducation populaire sur ce que doit être un-e professionnel-le de santé éthique. En fouillant un peu le net à la rédaction de cet article, je suis tombée sur ce documentaire de Nina Faure, très récent et intitulé « Paye (pas) ton gynéco », qui a filmé en caméra cachée une consultation gynécologique, dont le praticien figurait sur le site Gyn&co en question. Je recommande activement le visionnage, toutefois avec une mise en garde car il s’agit d’une vidéo où il est question bien entendu de maltraitance gynécologique, de sexisme mais aussi de culture du viol avec notamment une interview d’Israël Nisand…

Quand et comment recommander un-e praticien-ne de santé

Si vous n’avez aucun problème de santé, que vous consultez un-e gynéco pour un renouvellement de pilule environ une fois par an et que la consultation vous prend à peine 15 minutes, ne recommandez pas le-a praticien-ne. A moins bien sûr d’avoir eu une grande et longue conversation avec ellui, et de connaitre ses convictions à propos de la maltraitance gynécologique ou de la stérilisation volontaire par exemple. Même si vous l’avez trouvé « trèèèès sympa » ou bien qu’iel s’est montré-e délicat-e au moment d’insérez le spéculum, ce ne sont PAS des raisons suffisantes pour recommander un-e praticien-ne. Le fait même de recommander un-e gynécologue parce qu’iel s’enquiert du consentement de la personne avant de lui examiner l’utérus est, en un sens, assez tristement révélateur de la situation actuelle. Oui, demander le consentement c’est très bien, mais c’est surtout NORMAL et certainement PAS suffisant pour en faire un-e praticien-ne « safe », autrement dit sûr-e, et dont le professionnalisme est avéré, vérifié et incontestable. Je ne compte plus le nombre de témoignages que j’entends ou que je lis ainsi : « C’est un super gynéco ! Je le recommande à TOUT LE MONDE, il ne m’a même pas fait mal en me palpant les seins. » Je force un peu le trait, mais à peine. Recommander un-e médecin, que ce soit auprès de ses proches ou auprès d’inconnu-e-s est une grande responsabilité, surtout quand la personne à qui vous faites la recommandation encourt un risque de discrimination médicale en raison de son genre, orientation sexuelle, poids, maladie…

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Photos issues de cet article du Nouvel Observateur

Ainsi, pour aller encore plus loin, je pense qu’il serait intéressant que chacun-e d’entre nous interroge sa/son praticien-ne (lorsque cela est possible bien entendu, il ne s’agit pas d’être injonctive), ne serait-ce que pour rééquilibrer le rapport de force trop souvent inégalitaire dans le cabinet médical. Nos corps nous appartiennent, c’est à nous seul-e-s de décider ce que l’on veut, ce que l’on peut, ce que l’on ressent. Les soignant-e-s sont là pour nous conseiller, répondre à nos questions et nous assister dans nos démarches. Nous avons le droit de débattre avec notre soignant-e, et même de lui apprendre des choses qu’iel ne sait pas. Et bien entendu, nous seul-e-s avons le droit de décider de ce que est bon pour nous ou pas. Si vous êtes en mesure de le faire, lors de votre prochaine consultation médicale ou gynécologique, pourquoi ne pas engager une conversation avec le-a soignant-e, peu importe que vous le-a connaissiez depuis 10 ans ou depuis 5 minutes. Interrogez-le/a par exemple sur l’examen gynécologique systématique, sur les touchers vaginaux non consentis, sur les épisiotomies non consenties, sur la stérilisation volontaire, sur la grossophobie médicale, sur le pluri-partenariat ou même sur sa manière d’informer (notamment les jeunes personnes) sur la contraception. Demandez-lui quel rôle pense t-iel jouer, en tant que soignant-e dans la société : soigne t-iel des maladies, ou bien des personnes ?

Capture d’écran issue du site https://gynandco.wordpress.com/

Je donne un exemple. Ci-dessus, la capture d’écran d’une recommandation prise au hasard sur le site Gyne&Co et qui me pose problème à plusieurs niveaux. Tout d’abord, le fait que la soignante n’est pas moralisatrice c’est bien, mais ce n’est pas suffisant pour la recommander. Je l’ai écrit plus haut, et je l’écris de nouveau ici. J’insiste, vraiment. Ensuite, je n’ai aucune indication me permettant de savoir si la personne qui a laissé le commentaire est juste allée consulter la gynéco pour son frottis annuel, ou si l’acte médical relevait d’une optique de santé plus complexe ? A partir du moment où tu fais le choix de livrer, sur internet, ton expérience d’une consultation de santé, fais le avec transparence ou ne le fais pas. Je ne compte plus le nombre de fois où je me suis rendue à une consultation en suivant ce type de conseils « praticienne bienveillante et attentive, et patati et patata ». Mais une fois le mot « endométriose » prononcé, la consultation prend l’aspect d’une garde à vue. Lorsque je lis une recommandation, il est nécessaire que je sache qui parle, et d’où iel parle : quelle est la réalité de la personne qui a écrit ce commentaire ? Sans déballer toute ta vie, des éléments de contexte sont essentiels. La praticienne est à ton écoute ? Ok. Mais par rapport à quoi ? Parce qu’elle peut très bien être à l’écoute d’une personne qui veut avoir recours à une PMA illégalement… sauf si la personne en question est transgenre. Pour ce dernier exemple, je m’inspire de cette publication d’une page Facebook féministe, à propos d’une gynécologue transphobe, lesbophobe, classiste et contre le remboursement de l’IVG et… qui pratique des PMA illégales depuis 30 ans en France. SURPRISE : le monde ne se divise pas entre les bon-ne-s d’un côté et les méchant-e-s de l’autre.

Pour finir…

Je ne veux rien imposer, ni forcer personne. Il ne s’agit là que d’invitations, à agir mais aussi plus simplement à (re)penser notre relation au corps médical. Et certain-e-s d’entre nous sont plus privilégié-e-s pour le faire. Pour elleux-même, mais aussi pour les autres, en tant qu’allié-e-s. Rien ne vous empêche par la suite d’aller sur le site Gyn&co, et de publier un avis sur le-a praticien-ne consulté-e, les questions qui ont été évoquées et comment le-a médecin y a répondu. Ne pas hésiter également à préciser si vous êtes non-concerné-e (par la stérilisation volontaire, si c’est le sujet par exemple). Ça ne vaudra jamais le récit d’une personne directement concernée, mais c’est mieux que rien. Et c’est mille fois mieux qu’un avis positif se basant sur que dalle. Parce que ça tue le moral d’aller à une consultation, dont on a lu plusieurs avis positifs sur un site censé présenter des gynécologues safes, et en prendre plein la gueule. Encore, encore et encore.

Quelques conseils lecture sur le sujet

–> Le blog de Martin Winckler (qui possède également une chaîne Youtube), vous y trouverez notamment un annuaire des chirurgien-ne-s pratiquant la stérilisation volontaire en France.

–> Le blog de Baptiste Beaulieu.

–> Le Tumblr de la docteure Duchesne, alias Poussy Draama et que je vous invite à suivre sur Facebook.

–> Paye ta-on gynéco

la mal-baisée

2 Comments

  1. Ha merci! enfin quelqu’un pour le dire!
    Il m’est arrivé la même chose l’année passée, des « déboires » avec la gynéco qui m’avait tout de même aidé à diagnostiquer enfin une endométriose, et quand j’ai voulu changer j’avais cherché sur le site gyn&co. Celle que j’avais finit par choisir était indiquée comme connaisseuse du sujet, ouverte, douce, « pro-stérilet » (c’est incroyable qu’il faille dire ça) sur des nullipares et à l’écoute auprès des child-free.
    Elle a juste été tout le contraire, elle ne jurait que par la pilule, ne connaissait pas le diu, sa douceur était uniquement de l’infantilisation et quand j’ai évoqué l’idée d’une ligature elle m’a plus ou moins littéralement dit que j’avais pas ce genre de droits sur mon corps, c’était normal.
    J’ai laissé un avis que j’ai tempéré au mieux sur le site, et il n’a jamais été validé. Je ne me suis plus jamais basée dessus depuis. C’était la fois de trop. Pas la pire, mais d’avoir été -en outre- mal-indiquée par un site prétendument safe, ça me faisait me sentir trahie. J’étais désespérée également de ne pas pouvoir prévenir d’autres personnes qu’elles pouvaient se retrouver dans la même situation.
    Alors un grand merci pour cet article nécessaire! vraiment! Et bonne chance pour la suite de ton aventure médicale

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    • Merci de ton commentaire 🙂 Et oui c’est tout à fait ça. Je suis désolée pour ton expérience du coup. :/ On ira définitivement nulle part sans éduc pop, ou information. Et ça s’applique pour tellement de sujets…

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