Femme qui se masturbe, femme suspecte.

La sexualité a longtemps été taboue, enfermée dans des morales religieuses, sanitaires et reproductives. Personnellement, je pense que c’est encore le cas aujourd’hui. J’ai beau me masturber depuis toute petite, j’ai longtemps été dans l’ignorance et la méconnaissance totale de mon propre corps. Et dans la honte de mon propre plaisir.

Je précise que je suis une femme cisgenre (le genre qui m’a été assigné à la naissance est en adéquation avec celui auquel je m’identifie). J’ai commencé à me masturber alors que j’étais très petite : vers 3 ou 4 ans, je le faisais même en public, jusqu’à ce que l’on m’explique que c’était trop intime pour être partagé au milieu des repas de famille ou devant mes copines d’école. Pendant de nombreuses années, j’ai appelé ça « faire des guilli-guilli ». Je ne connaissais pas le mot « masturbation », que j’ai découvert aux alentours de 12 ans, de même que « clitoris ». Enfant, je le faisais avec mes doudous. J’aimais bien varier : tantôt avec nounours, tantôt avec lapin. Plus tard, vers l’adolescence, j’ai davantage opté pour mes mains et parfois, en me servant du pommeau de douche, le jet d’eau stimulant mon clito. Je me souviens avoir eu un peu honte et j’ai aussi souffert que la masturbation féminine soit autant réduite au silence et taboue, contrairement à sa congénère masculine. Mes camarades de classe masculins et cisgenres en parlaient énormément, et une grande partie d’entre nous ignorions que les êtres dotés d’une vulve et d’un clitoris pouvaient également s’y adonner. Je pense parfois que je ne devais probablement pas être la seule fille de ma classe à me masturber, mais nous n’en parlions pas. Les chercheuse.r.s parlent même « d’excision culturelle » du clitoris, puisque même sa définition est passée sous silence dans la plupart des dictionnaires pour enfants (voir le rapport du Haut Conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes).

Extrait du film The To-Do List

La masturbation « c’est pas vraiment du sexe »

Pendant longtemps, adolescente, j’ai même cru qu’une personne devait cesser de se masturber une fois en couple. Que le plaisir sexuel ne pouvait pas être un moment accordé seulement à soi, mais se devait d’être partagé, si ce n’est réservé, à quelqu’un d’autre. Et que si mon partenaire masculin se masturbait en-dehors de nos pratiques sexuelles à deux, alors cela signifiait qu’il ne prenait pas assez de plaisir avec moi. Et, bien entendu, cela serait alors de ma faute, en tant que femme, de ne pas satisfaire mon conjoint. Je ne crois pas que j’avais réellement conscience de ces schémas de pensées. Ils étaient là, dans mon esprit, agissant comme des évidences relevant du sens commun. Pour moi, la masturbation n’était pas vraiment du sexe, mais, au mieux, une sorte de compensation réservée aux célibataires ou aux personnes frustrées dans leur couples. « Se faire l’amour à soi-même » n’est d’ailleurs pas une expression fréquemment utilisée et elle a longtemps été absente de mon vocabulaire. Pour autant, malgré les turbulences que j’ai rencontré adolescente et le dégoût que j’ai pu avoir de mon propre corps, je n’ai jamais cessé de m’octroyer ces petits moments de plaisir solitaire, que je considère aujourd’hui comme une pratique sexuelle à part entière.

Pour découvrir l’artiste Cassie Raptor, c’est ICI

J’ai longtemps eu une grande méconnaissance de mon propre système génital. Adolescente, je me le représentais comme un trou. Je pensais que le plaisir ressenti lors de la masturbation était forcément moins bien et moins intense que lors d’une « vraie relation sexuelle » (comprendre, avec pénétration vaginale) et que l’on ne pouvait décemment pas parler d’orgasme, pour la masturbation. Un peu comme si une femme avait forcément besoin d’une bite pour prendre du plaisir, comme si elle en dépendait. En y repensant aujourd’hui, je comprends davantage pourquoi se masturber en tant que fille peut être une expérience aussi culpabilisante. D’autant que, en ce qui me concerne, la masturbation est, et a toujours été mon unique pratique sexuelle, ce dont je me contente pleinement, malgré les injonctions (voir mon article précédent : « Sexe et injonctions : lâchez-moi le clito ! »)

La masturbation féminine : quels modèles ?

J’ai fait mes armes vers 16 ou 17 ans, avec certains films de Jane Campion, comme In The Cut et Holy Smoke. Bien qu’aujourd’hui je les trouve tous deux détestables, à cette époque, j’étais en quête furieuse d’exemples qui traitent de masturbation féminine, et plus largement, de plaisir féminin. J’avais besoin de trouver des modèles, des exemples à qui me référer et qui puissent me rassurer sur moi-même. Mes trouvailles n’étaient pas nombreuses. Et beaucoup d’entre elles étaient peu satisfaisantes. De plus, j’avais une très mauvaise image de la pornographie, et rien qu’à la vue de ce mot, je faisais marche arrière à grande vitesse. Je pensais qu’il ne s’agissait que de choses violentes, stéréotypées et sexistes. Il faut bien entendu se méfier des généralités : on reproche beaucoup de choses à la pornographie, ce bouc-émissaire si pratique… Ce n’est qu’il y a quelques années que j’ai découvert le travail d’Ovidie, que j’ai déjà évoqué dans mon article précédent.

TEASER La pornographie étant un sujet à part entière, elle fera l’objet d’un article prochainement !

Au lycée, certaines de mes copines ignoraient ce qu’était un clitoris. Quant à moi, si j’en avais entendu parler, et que je le connaissais à peu près grâce à ma pratique masturbatoire, le fait est qu’à 18 ans, je ne savais toujours pas à quoi il ressemblait. La plupart des schémas montrait le clito par un petit point, situé en haut de la vulve, sans plus de détails. J’ai longtemps ignoré qu’il pouvait se déployer sous l’impulsion du plaisir (et mesurer ainsi près de 9 cm !) ou encore qu’il possédait 2 à 3 fois plus de terminaisons nerveuses que dans mes doigts. La masturbation féminine est l’une des grandes absentes des manuels scolaires (lire ICI mon article consacré à l’éducation sexuelle), tout comme le clitoris, et il est rare d’en voir des scènes au cinéma. Les rares exceptions où l’on voit une femme se masturber devant un film, sont souvent, voir toujours, des scènes dramatiques, filmées à travers un point de vue masculin cisgenre. Et non seulement les exemples manquent mais la masturbation y est très culpabilisante. Une femme qui se masturbe au cinéma est soit triste, soit frustrée ou elle le fait pour exciter un homme. Lorsque j’ai vu In The Cut, c’était la première fois que je voyais une femme (Meg Ryan) se masturber et aborder son plaisir sexuel seule, mais ce personnage y est dépeint comme « introvertie » et « frustrée » dans le synopsis du film et dans le traitement scénaristique. Bah oui, une femme peut prendre son pied seule, mais il lui faut un homme et vite, quand même. Les seules exceptions que j’ai trouvé jusqu’à présent sont The To Do List et Masters of Sex, totalement à contre-courant de tous les stéréotypes, le premier abordant la sexualité féminine adolescente de manière totalement décomplexée. Et c’est réellement rare pour être relevé. Dans combien de films peut-on voir un ado, surpris dans sa chambre, une main dans le pantalon et l’autre sur le paquet de mouchoirs ? Les filles elles, ne se font jamais surprendre. Comme si il n’y avait rien à voir. Comme si ça n’existait pas. Mais ne mettre en cause que le cinéma serait un tort. Littérature, musique, conférences, expositions artistiques… Combien de bites pour combien de vulves ?

Et si on dessinait nos clitos ?

Aujourd’hui, quelques initiatives scientifiques, artistiques et culturelles mettent à nu cet organe fabuleux qu’est le clitoris. J’ai évoqué plus haut le travail de Cassie Raptor (voir illustration précédente) mais une autre référence a également éveillé mon intérêt dernièrement, il s’agit du site OMGYes. Le concept ? Des scientifiques, chercheuse.r.s et sexologues ont mené des recherches auprès d’un échantillon de 2000 femmes, d’âges, de situations géographiques, d’appartenances culturelles différentes afin d’enquêter sur le plaisir féminin et de rendre accessible différentes techniques pour atteindre l’orgasme et connaitre son corps. Ces recherches ont été compilées en vidéos (payantes) disponibles sur le site internet, que je vous invite à aller voir (de même que la vidéo de présentation). Pour écrire ce billet, qui touche à sa fin, j’ai rencontré beaucoup plus de difficultés que d’habitude. Notamment lorsque j’ai voulu trouver des références sur le sujet. Et à force d’avoir cherché, fouillé, et de m’être interrogée, j’en suis venue à la conclusion suivante : dans notre société, une femme qui prend son plaisir seule, et uniquement pour elle-même, est suspecte, voir dangereuse. Combien de fois ai-je entendu : « Tu te masturbes, mais c’est pas pareil. Tu verras que tu auras vite besoin d’un homme. » Si je peux avoir envie de quelqu’un, je n’ai certainement besoin de personne. Dans la rue, dans les livres, sur les murs, combien de bites pour combien de vulves ? Et si on (re)dessinait nos clitos ?

La série « Masters of sex » aborde les travaux des chercheuse.r.s Johnson & Masters sur les sexualités féminines, dans les années 50.

la mal-baisée

3 Comments

  1. J’oubliate : perso, ado fin des années 90, les radio libre et/ou le porno m’ont amené à croire que les miss se masturber autant voire plus que les mecs. Au fil du temps je me suis mis à en douter , mem si le site ifeelmyself allait dans le sens de ma croyance , car mon entourage féminin était mal à l’aise ac ce sujet

    Master of sex: série grandiose sur bien des plans ^^

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    • Merci de ce retour ! Je ne connais pas I feel myself, j’irai creuser.

      Effectivement, la plupart des études montrent que les femmes ont tendance (de manière générale et en moyenne) à être moins nombreuses à se masturber, et surtout, à se masturber moins fréquemment. Je me dis que beaucoup de supports pornographiques contribuent à véhiculer une image « sale » de la femme qui se masturbe. Peu d’entre eux proposent une vision moins culpabilisante. En tout cas c’est mon impression, mais je vais creuser un peu plus ce sujet pour mon article sur la pornographie.

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