J’ai arrêté de me raser pour devenir une extraterrestre

Ça y est, les hautes températures pointent le bout de leur nez. Avec elles, les shorts, la plage, les coups de soleil, les relous des rues et les souffrances de l’épilation. Pour la première fois de ma vie, j’ai décidé d’arrêter de me raser. Parce que vive les poils. Ça parait simple dit comme ça, mais c’est sans compter sur les normes et pressions sociales qui vont avec.

[ Je précise que je ne cherche en aucun cas à être injonctive envers les personnes qui se rasent (les aisselles, les jambes, le torse, le pubis etc). Dans cet article, je parle de mon point de vue, de mon expérience et interroge les normes en vigueur liée à l’épilation, surtout féminine. ]

Depuis que je suis adolescente, je transpire énormément sous les aisselles, et ça pue. Beaucoup. J’ai essayé plein de déos, notamment des bios, rien n’y faisait. Depuis environ 6 mois, j’ai arrêté de me raser sous les bras, pour la première fois de ma vie. Oui, habituellement, je me rasais même en hiver. Et là, miracle ! Je transpire toujours, évidemment, mais ça ne pue (presque) plus. La transpiration est entièrement régulée par ma pilosité. En soi, ce n’est bien sûr pas une surprise puisque c’est l’une des premières fonctions des poils. Alors, je me suis fixée un pari : laisser mes aisselles telles quelles tout l’été ! Oui, parce que dans notre société, c’est un gros challenge. Ceci dit, mon corps n’a que très peu de pilosité. Je n’ai jamais eu « besoin » de raser mes jambes, et mes poils d’aisselles sont petits et très clairs. Ainsi, je rencontre beaucoup moins de désagréments que d’autres à ce sujet.

La série Natural Beauty de l’artiste Ben Hopper met en scène des femmes poilues des aisselles

La norme du corps glabre comme assujettissement des femmes

Il y a une croyance qui circule, qui affirme que les aisselles glabres seraient plus « hygiéniques ». Un préjugé largement véhiculée par la publicité par ailleurs. Est-il nécessaire de vous dire que c’est faux ? Comme dit plus haut, les poils ont plusieurs fonctions, dont celles de protéger contre les bactéries, ou encore de réguler la transpiration. En plus, on est jamais à l’abri de se couper quand on se rase, et cela peut engendrer des infections. Alors pourquoi cette norme du corps glabre, surtout chez les femmes ? De nombreux.ses auteurices en font un parallèle avec l’avènement de l’industrialisation. Comme Stéphane Rose, par exemple, auteur de Défense du poil et cité par Mona Chollet dans Beauté Fatale (référence que je vous ai conseillé dans mon précédent article ICI) :

« Le corps est le symbole d’une animalité honnie, d’une nature vécue comme humiliante qui résiste à la domestication complète et continue de déborder notre volonté. Stéphane Rose nous rappelle que l’hygiénisme est né en même temps que l’industrialisation : ayant depuis longtemps perdu tout lien avec l’hygiène, il participe de ce rationalisme éradicateur, glacial, qui en veut au cœur même de l’identité humaine, assimilée à une indignité. La marchandise impose son modèle à travers les images sophistiquées, en deux dimensions, dont nous sommes bombardés : elle veut des surfaces lisses, unifiées, brillantes, comme plastifiées, exemptes de toute once de graisse et de tout poil. »

Et de toute odeur. C’est une théorie qui est partagée par beaucoup d’auteurices, notamment féministes. Les poils seraient ainsi assimilés à la fourrure, et s’ils sont une gageure de virilité et d’animalité sexuelle chez les hommes, les femmes elles, doivent les dissimuler.

Image du Tumblr 1 SelfHelpful.tumblr.com » de Naomi Oliver

La norme du corps glabre va donc de paire avec l’infantilisation généralisée des femmes mais également à la société du jeunisme. En ce qui me concerne, mes poils ont commencé à pousser en même temps que j’ai eu mes premières règles : à 12 ans. La première chose que j’ai appris a donc été de me raser, avant que mes poils ne soient trop longs (et ainsi trop visibles), et à planquer des serviettes hygiéniques dans mon cartable, dans les poches dites « invisibles ». Aujourd’hui, je ressens une certaine gêne à constater que le modèle de beauté féminin en vigueur que promeut notre société, dans la pub, le porno, ou même les films de manière générale, est celui d’un corps complètement aseptisé et prépubère. Vous avez dit pédophilie ? De manière générale, la société apprend aux femmes que, pour rester belles, elles doivent rester jeunes. Un homme avec des rides et des cheveux blancs n’est pas vieux, il est « mûr ». De la même façon qu’on ne traite jamais un homme de « cougar » quand il a une relation avec un.e partenaire de 20 ans plus jeune que lui. Au contraire, c’est un Don Juan. Ainsi, dès l’adolescence, une femme apprend que pour rester belle, il lui faut gommer toute trace de sa puberté, et plus tard, de sa vieillesse. La société entière s’attache à nier que les corps des femmes, comme ceux des hommes, ont des poils eux aussi. Un peu comme si on essayait, en 2017, de se convaincre que la Terre est plate. Quand j’étais plus jeune, à l’approche de l’été, j’enfilais mon bas de maillot le plus court, et je rasais tous les poils qui dépassaient. Je m’attachais même à faire des mouvements de bras et de jambes, pour voir comment le vêtement bougeait sur mon corps et s’il ne laissait pas apparaitre quelques poils coupables dans l’action. C’était rouge et irrité, mais c’était le passage obligé.

Gard aux déviantes !

Ayant toutefois une pilosité peu développée, je ne me suis jamais rasée les jambes, et je n’ai jamais subi de pression sociale pour autant. J’ai souvent considéré cela comme de la « chance », ce qui a d’ailleurs été appuyé par mon entourage, notamment par mes amiEs. Surtout quand on calcule le coût que peut représenter l’épilation, et surtout, le retour de bâton infligé à celles qui dévient de cette norme. En 2016, une énorme polémique s’est déversée sur les réseaux sociaux. Une jeune femme, Laura, a posté des photos d’elle sur les réseaux sociaux avec les aisselles poilues et au naturel. Elle a expliqué sa démarche comme étant justement de revendiquer la liberté de ne pas se raser. Les photos ont été reprises par des groupes Facebook masculinistes, et en quelques heures, elle a reçu jusqu’à des menaces de mort. Elle a porté plainte, et a également contacté des pages féministes spécialisées pour l’aider dans ses démarches (fortement conseillé avant un dépôt de plainte). Elle est revenue sur cette expérience dans cet article. Voici le lien vers le blog de Laura, et sa page Facebook. Et ICI, la page Facebook de la photographe Florence Lecloux.

Modèle : Laura – Crédit photo : Florence Lecloux

Cette histoire a été reprise par de nombreux médias généralistes où j’ai parcouru de nombreux commentaires. Beaucoup ont réagi en affirmant notamment que  « il faut être fou pour faire ça » et autres variantes du même genre. Ce à quoi je réponds que non. Premièrement, invoquer la folie ou n’importe quelle maladie mentale pour justifier de tels actes est psychophobe et à côté de la plaque. Les individus qui ont insulté, harcelé et/ou menacé Laura pour sa pilosité assumée vivent juste dans une société qui s’attache à contrôler le corps des femmes, et qui est prompte à punir sévèrement les déviantes. Comme disait Naomi Wolf :

« Une fixation culturelle sur la minceur féminine n’est pas l’expression d’une obsession de la beauté féminine, mais de l’obéissance féminine. » 

On peut aussi parler de fixation culturelle sur la pilosité féminine. Encore une fois, Mona Chollet l’exprime très bien, quand elle écrit que « La mode de l’épilation intégrale du pubis, si elle s’inscrit dans un fanatisme de l’aseptisation qui n’épargne pas les hommes, renvoie elle aussi à cette image de jeunesse inoffensive et d’inexpérience. (…) Le corps est le dernier lieu où peuvent s’exprimer la phobie et la négation de la puissance des femmes, le refus de leur accession au statut de sujets à part entière ; ce qui explique peut-être l’acharnement sans bornes dont il fait l’objet. Quels que soient ses efforts pour se faire toute petite, une femme prend toujours trop de place. » Le corps d’une femme prend toujours trop de place. Il est vrai que la norme de la minceur féminine est apparue dès que les femmes ont accédé à l’emploi, et qu’elles ont commencé à sortir des foyers pour occuper le marché du travail. Jusqu’alors, la norme de beauté féminine portait davantage sur les rondeurs.

Des histoires comme celle de Laura, il en existe plein, dans tous les pays. Ne serait-ce que durant l’année 2012, des femmes en Suède ont été menacées de mort pour avoir exhibé leurs aisselles poilues. Également en 2012, une journaliste et féministe irlandaise a reçu, après avoir montré à la télé ses jambes et aisselles non-rasées, des dizaines de demandes d’interviews dans de nombreux pays (un peu comme quand on a découvert l’existence de E.T. l’extraterrestre). Alors loin de moi l’idée de vous dire quoi faire de vos poils, mais pour ce qui est des miens, j’ai décidé de les laisser libres. Ne serait-ce que pour voir ce que ça fait, d’être une extraterrestre.

la mal-baisée

4 Comments

  1. Salut, ça serait super cool que dans les articles chouettes qui parlent du fait de ne pas s’épiler, les personnes qui ont une pilosité peu developpée, des poils clairs qui se voient pas trop etc, arrêtent d’en parler comme d’une « chance », ça aide juste celles qui n’ont pas cette « chance » à se sentir d’autant plus mal quand il s’agit d’assumer leur pilosité.

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    • Merci beaucoup pour votre retour ! Je suis vraiment désolée si j’ai pu vous heurter, vous ou qui que ce soit d’autre….. Je n’ai jamais vu le fait d’avoir une pilosité peu développée comme une chance, c’est pourquoi j’ai écrit « ironie » en barré, mais ce n’était peut-être pas suffisamment clair et j’en suis navrée. Je vais regarder comment je peux modifier ça ! Merci encore.

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      • Bon, merci de ne pas l’avoir pris personellement et désolée pour le petit coup de sang à la lecture de ces lignes, je trouve ça génial que de plus en plus de personnes parlent de cette injonction à s’épiler et de comment elles l’ont déconstruites.
        C’est juste que quand on est dans ce bateau en tant que meuf plus poilue de pas mal de mecs, on finit par se poser des questions quand les seules autres personnes autour de nous qui se passent de s’épiler et ne le cachent pas, sont toutes celles avec les poils les plus clairs voir quasi invisibles sans y regarder, et que celles-ci en parlent dès qu’elles abordent le sujet en mode « j’ai la chance d’avoir pas trop de poils donc je peux me le permettre », et que donc celles qui se sentent autorisées à s’y mettre à leur suite sont celles avec la pilosité la plus discrète. C’est vraiment génial pour elles, mais à côté ça n’aide aucune femme avec des poils très visibles à l’assumer à la piscine quand c’est elles qui passent pour des degueulasses à causse de poils qui dépassent fortement du maillot ou à la ville par peur de se faire insulter de manière random ou regarder avec dégoût en montrant juste ses mollets… je pense que ça aiderait d’avoir plus de modèles de femmes plus poilues qui font ça, et la première cause en est évidemment la norme du glabre et non les personnes peu poilues, mais le fait d’en parler en gardant toujours cette sorte de raisonnement hierarchique sur la quantité de pilosité « encore acceptable », sans que ce soit volontaire, est assez décourageant pour d’autres, et totalement dans la continuité de cette dite norme…
        Merci d’avoir pris mon commentaire en compte.

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        • Pas de souci et je comprends totalement ! Le fait est que ce n’est pas du tout ce que j’avais voulu dire initialement, et que ma façon d’avancer la chose comme quoi c’était une « chance » était totalement ironique, et encore c’est un euphémisme. Mais j’ai fait l’erreur de penser que c’était clair pour tout le monde ! Donc encore une fois merci de me l’avoir signifié, au cas où d’autres personnes auraient pu être blessées par cette maladresse…
          Je suis entièrement d’accord avec vous concernant la représentativité ! On en est loin je crois pour le moment… Un grand merci encore une fois pour votre commentaire.

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