Le jour où l’on m’a agressée. Et où j’ai fermé ma gueule.

Le harcèlement et les agressions sexuelles sont la réalité de nombreuses femmes dans le milieu du travail. Des femmes qui, quel que soit leur profession, préfèrent souvent se taire, par honte et culpabilité. J’en ai fait partie.

A ma première expérience en entreprise, j’avais 17 ans. Le comptable de la boîte où j’étais en stage me mettait mal à l’aise, mais je ne savais pas pourquoi. Un jour, glissant sa tête dans l’embrasure de la porte de mon bureau, il m’a fait signe de le suivre, silencieusement. Interloquée, j’ai obéi. Je me suis levée de ma place et je l’ai très naïvement suivie jusque dans son bureau. Là, il a fermé la porte et m’a plaqué contre le mur. Il se tenait à 2 centimètres de mon visage et je pouvais sentir son souffle sur mes lèvres. Il scrutait tour à tour l’intérieur de mon décolleté et ma bouche, et a mis sa tête dans mes seins. J’ai vraiment cru qu’il allait essayer de m’embrasser de force, mais j’étais incapable de bouger, de faire le moindre mouvement. Je ne dirigeais plus mon corps. La scène n’a pas durée plus de trois minutes. Il m’a ensuite dit que je pouvais partir. En retournant à mon bureau, je me sentais salie. Je n’ai pu en parler à personne, car je ne comprenais pas ce qui venait de se passer. Je savais seulement que quelque chose n’allait pas, mais je ne mettais pas de mots dessus.

Ce que dit la loi :

Une agression sexuelle est une atteinte sexuelle commise avec violence, contrainte, menace ou surprise. Il peut s’agir, par exemple, d’attouchements, de caresses de nature sexuelle ou de viol.

Les peines encourues sont de :

  • 15 ans de réclusion criminelle en cas de viol,
  • 5 ans d’emprisonnement et 75 000 € d’amende pour les autres agressions sexuelles.

Source : http://stop-violences-femmes.gouv.fr/Violences-sexuelles,312.html

 

Il est assez phénoménal de constater à quel point les agresseurs sont capables de minimiser leurs actes, tout comme les victimes. J’ai connu d’autres agressions sexuelles, tout au long de ma vie, et pas uniquement dans mes expériences professionnelles. La plupart des agressions sont commises par des personnes de notre entourage, mais pas uniquement. Comme cette fois-là, en soirée étudiante. Alors que je m’étais un peu éloignée de mes ami.es, un mec en a profité pour m’attraper le bras. Il m’a collée contre lui et m’a touchée les fesses, les hanches, la vulve et les seins :

« Je t’ai vu danser, salope, t’aimes ça la bite on dirait ? On va te violer. »

Il n’était pas seul. Ses potes m’ont entourée et m’empêchaient de partir. J’ai essayé de crier : la musique a couvert ma voix. Alors je me suis débattue. J’étais prête à leur faire le coup de la « poignée de porte » avec leur bites (on prend, on tord et on tire) quand ils m’ont enfin laissée partir. D’un seul coup, je n’étais plus drôle. Le jouet avait cessé de leur faire envie. Quand j’ai raconté ce qu’il venait de m’arriver, la voix tremblante, à un pote, la réponse fut encore plus brutale : « Tu as vu comment tu danses ? On dirait une pute. Tu peux t’en prendre qu’à toi. » Pour moi, la soirée s’est arrêtée là. Je suis rentrée me réconforter toute seule sous ma couette, désespérée. Évidemment, c’est toujours de notre faute. Un mec ne réagit jamais qu’à ses « pulsions ». A nous d’endosser l’habit de la victime et de la coupable à la fois. Et tant pis si c’est trop lourd à porter. Je ne compte plus les fois où, en soirée étudiante, un mec s’est approché de moi et a collé sa bite en érection contre mes fesses, sans que je n’ai rien demandé. Le pire, c’est que j’ai souvent minimisé. En comparaison avec d’autres expériences, c’est « pas si terrible après tout…. »

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Nous ne sommes pas des poupées.

« Tu as vu comment tu t’habilles ? Tu cherches un peu… »

A 18 ans, j’ai aussi vécu du harcèlement sexuel. J’étais bénévole dans un festival, et l’un des responsables m’a bombardé de messages vocaux et de textos salaces pendant des semaines : « Désolé d’être aussi insistant avec toi. Mais ce n’est pas de ma faute : ma libido t’a choisie. »

« T’es trop bonne. Je me branle en pensant à toi. »

Cet homme avait 30 ans de plus que moi et ses messages me parvenaient de jour comme de nuit. Au quotidien, j’en recevais une trentaine. En racontant cette histoire dans mon entourage, je n’ai pas eu les réactions auxquelles j’aurais eu droit. Certain.es en ont ri et ont minimisé les faits : « Hahahaha ! Il faut vraiment qu’il apprenne à draguer correctement. » D’autres, sans méchanceté, ont tout de même cherché à me rendre responsable : « mais pourquoi tu lui as filé ton numéro de portable aussi ? » ; « Tu as vu comment tu t’habilles ? Tu cherches un peu… » ; « Bah oui mais c’est ça les mecs aussi. Au moins ça veut dire que t’es jolie. » Manquerait plus que je doive prendre ça comme un compliment. Je me suis alors remise en question et j’ai eu honte. Du coup, je n’ai pas été porter plainte. L’idée ne m’a même pas effleurée. A la place, j’ai supprimé tous les messages. Comme une conne. Mais je ne referai pas cette erreur, du moins je me rassure à l’espérer. Mais à l’époque, je n’étais pas capable de mettre les bons mots sur ce qu’il m’arrivait. J’étais démunie. Se défendre et riposter deviennent alors plus compliqué, voir impossible si nos proches ne nous soutiennent pas.

Ce que dit la loi :

Le harcèlement sexuel se caractérise par le fait d’imposer à une personne, de façon répétée, des propos ou comportements à connotation sexuelle qui :

  • portent atteinte à sa dignité en raison de leur caractère dégradant ou humiliant,
  • ou créent à son encontre une situation intimidante, hostile ou offensante.

La peine encourue est de :

  • 2 ans de prison. 3 ans si il y a abus d’autorité.
  • 30 000 € d’amende. 45 000 € si il y a abus d’autorité.

Source : http://stop-violences-femmes.gouv.fr/Harcelement-sexuel,315.html

 

Pour que la honte change de camp !

L’ « affaire Baupin » aurait permis récemment de « briser l’omerta » sur le harcèlement sexuel en politique. Mais qu’on soit ministre ou femme de chambre, le dénoncer reste très difficile. Si les femmes qui ont révélé les agissements du député Denis Baupin sont courageuses, cela ne signifie pas que les autres, celles qui se sont tues, sont des couardes. Perdre l’emploi que l’on occupe et prendre le risque de se griller définitivement est l’une des principales raisons qui empêchent les femmes victimes de harcèlement et d’agressions sexuelles de s’en plaindre. Et ces risques sont bien réels. De plus, dénoncer des faits de harcèlement sexuel sur sa personne revient à se positionner en victime, un mot à forte connotation péjorative. Et dans un monde blindé de testostérone comme l’est l’Assemblée Nationale, ou simplement la société française, ce n’est pas anodin. Et puis il faut admettre que depuis le départ, on nous apprend à bien fermer nos gueules, à ne pas savoir se défendre et à encaisser sans rien dire.

Dans une interview donnée à i-télé (disponible ici), Elen Debost, l’une des élues ayant dénoncé les actes de Denis Baupin affirme ceci :

« On a peur que nos vies soient épluchées et mises en pâture (…) Il ne faut pas s’étonner que les femmes aient tant de mal à porter plainte quand le fait de le faire entraîne si peu de conséquences. C’est à elles de prouver qu’elles sont bien victimes. C’est à elles, après avoir subi l’humiliation des agressions, de subir celle de devoir se justifier. »

Enfin, parce que je n’ai pas (encore) le cran de révéler les noms des entreprises dans lesquelles j’ai été victime d’agressions sexuelles (voir de sexisme tout court), ni les noms de mes agresseurs, je salue le courage de ma consœur journaliste dans la vidéo ci-dessous :

Les agressions sexuelles sont rarement commises en public. Le sentiment d’être la seule victime force alors un peu plus à se taire et on apprend à remplacer le terme « agression sexuelle » par celui, bien plus commode, de « drague un peu lourde ». Bilan des courses : les femmes qui ont dénoncé les pratiques dégueulasses de Denis Baupin avaient tout à perdre et rien à gagner. On a plus qu’à espérer une réelle prise de conscience. Et que davantage de femmes oseront désormais briser le silence.

la mal-baisée

7 Comments

    • Merci du commentaire ! 🙂 Effectivement, c’est dur de « comprendre » ce qui se passe dans la tête de ces personnes. Lorsque toutes ces choses dont je parle me sont arrivées, j’avais juste le sentiment d’être réduite un gros bout de viande et/ou un jouet sans aucun libre arbitre. Et c’est encore plus incompréhensible que des gens, hommes comme femmes, puissent assimiler ça à de la « drague » et le minimiser. Et c’est pour ça que des commentaires comme le vôtre font du bien à lire ! Merci encore.

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