Le jour où l’on m’a agressée. Et où j’ai fermé ma gueule.

Mains baladeuses, SMS pervers, propos salaces : le harcèlement et les agressions sexuelles sont la réalité de nombreuses femmes dans le milieu du travail. Des femmes qui, quel que soit leur profession, préfèrent souvent se taire, par honte et culpabilité. J’en ai fait partie.

A ma première expérience en entreprise, j’avais 16 ans. Le comptable de la boîte où j’étais en stage me mettait mal à l’aise, mais je ne savais pas pourquoi. Un jour, glissant sa tête dans l’embrasure de la porte de mon bureau, il m’a fait signe de le suivre, silencieusement. Mes collègues qui travaillaient dans la même pièce que moi ne l’ont ni vu, ni entendu. Interloquée, j’ai obéi. Je me suis levée de ma place et je l’ai très naïvement suivie jusque dans son bureau.

Là, il a fermé la porte et m’a plaqué contre le mur.

Il s’est mis à me déblatérer un charabia qui n’avait pas vraiment de sens. J’ai tout de suite compris que je n’étais pas là pour ce qu’il avait à me dire. « Tu sais Sarah, si tu as des questions, vient plutôt me les poser à moi plutôt qu’aux autres. Mon bureau te sera toujours ouvert… » Il se tenait à 2 centimètres de mon visage et je pouvais sentir son souffle sur ma peau. Il scrutait tour à tour l’intérieur de mon décolleté et mes lèvres. A ce moment, j’ai vraiment cru qu’il allait essayer de m’embrasser de force. La scène n’a pas duré plus de trois minutes. Il m’a ensuite dit que je pouvais partir. Il n’a pas essayé de m’embrasser ou de me toucher les seins. Mais en retournant à mon bureau, je me sentais salie. Je n’ai pu en parler à personne, car je ne comprenais pas ce qui venait de se passer. Je savais seulement que quelque chose n’allait pas, mais je ne mettais pas de mots dessus.

Ce que dit la loi :

Une agression sexuelle est une atteinte sexuelle commise avec violence, contrainte, menace ou surprise. Il peut s’agir, par exemple, d’attouchements, de caresses de nature sexuelle ou de viol.

Les peines encourues sont de :

  • 15 ans de réclusion criminelle en cas de viol,
  • 5 ans d’emprisonnement et 75 000 € d’amende pour les autres agressions sexuelles.

Source : http://stop-violences-femmes.gouv.fr/Violences-sexuelles,312.html

 

Il est assez hallucinant de constater à quel point les gens, et les agresseurs en particulier, sont capables de minimiser leurs actes. J’ai connu d’autres agressions sexuelles, tout au long de ma vie, et pas uniquement dans mes expériences professionnelles. Un soir, alors que je fêtais l’anniversaire d’un « copain », que j’appellerai C, avec d’autres ami.es, je suis sortie sur le parking de la maison, en direction de la voiture. J’ai senti la présence de C. derrière moi. Je me suis retournée et, dans la seconde qui a suivi, il m’a plaquée au sol, a soulevé mon tee-shirt et m’a pelotée les seins. « J’ai trop envie de toi. », a t’il dit. J’ai crié. D’une voix forte, grave et sans appel : « Lâche-moi !!! TOUT DE SUITE ! » La première fois, il n’a pas voulu. Alors j’ai continué à gueuler. Il a fini par arrêter et m’a dit : « Oh ça va, tu l’as un peu cherché aussi. » Le pire, c’est que j’ai vraiment essayé de me souvenir quand et comment j’avais pu le provoquer, le « chercher » pour qu’il en vienne à me sauter dessus comme un sauvage. Je n’avais bien sûr rien à me reprocher. Ni cette fois-ci, ni la fois d’avant, ni celle d’après.

La plupart des agressions sont commises par des personnes de notre entourage (collègues, « amis »), mais pas uniquement. Comme cette fois-là, en soirée étudiante. Alors que je m’étais un peu éloignée de mes ami.es, un mec en a profité pour m’attraper le bras. Il m’a collée contre lui et m’a touchée les fesses, les hanches et les seins :

« Je t’ai vu danser, salope, t’aimes ça la bite on dirait ? »

Il n’était pas seul. Ses potes m’ont entourée et m’empêchaient de partir. J’ai essayé de crier : la musique a couvert ma voix. Alors je me suis débattue. J’étais prête à leur faire le coup de la « poignée de porte » avec leur bites (on prend, on tord et on tire) quand ils m’ont enfin laissée partir. D’un seul coup, je n’étais plus drôle. Le jouet avait cessé de leur faire envie. Quand j’ai raconté ce qu’il venait de m’arriver, la voix tremblante, à un pote, la réponse fut encore plus brutale : « Tu as vu comment tu danses ? On dirait une pute. Tu peux t’en prendre qu’à toi. » Pour moi, la soirée s’est arrêtée là. Je suis rentrée me réconforter toute seule sous ma couette. J’étais déprimée. Je n’avais fait que m’amuser avec des copines et voilà qu’une raclure se pointe, m’agresse, et c’est de ma faute. Évidemment. C’est toujours de notre faute. Un mec ne réagit jamais qu’à ses pulsions. A nous d’endosser l’habit de la victime et de la coupable à la fois. Et tant pis si c’est trop lourd à porter.

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Nous ne sommes pas des poupées.

« Tu as vu comment tu t’habilles ? Tu cherches un peu… »

A 18 ans, j’ai aussi vécu du harcèlement sexuel. J’étais bénévole dans une association, et l’un des membres m’a bombardé de messages vocaux et de textos salaces pendant des semaines. « Désolé d’être aussi insistant avec toi. Mais ce n’est pas de ma faute : ma libido t’a choisie. »

« T’es trop bonne. Je me branle en pensant à toi. »

Je précise que cet homme avait 30 ans de plus que moi. Ces messages me parvenaient de jour comme de nuit. Au quotidien, j’en recevais une trentaine. En racontant cette histoire autour de moi, je n’ai pas eu les réactions auxquelles j’aurais eu droit. Certain.es en ont ri et ont minimisé les faits : « Hahahaha ! Il faut vraiment qu’il apprenne à draguer correctement. » D’autres, sans méchanceté, ont tout de même cherché à me rendre responsable : « mais pourquoi tu lui as filé ton numéro de portable aussi ? » ; « Tu as vu comment tu t’habilles ? Tu cherches un peu… »  Je me suis alors remise en question. J’ai eu honte. Du coup, je n’ai pas été porter plainte. L’idée ne m’a même pas effleurée. A la place, j’ai supprimé tous les messages. Comme une conne. Mais je ne referai pas cette erreur, du moins je me rassure à l’espérer. Mais à l’époque, je n’étais pas capable de mettre les bons mots sur ce qu’il m’arrivait. J’étais démunie. Se défendre et riposter deviennent alors plus compliqué, voir impossible si nos proches ne nous soutiennent pas.

Ce que dit la loi :

Le harcèlement sexuel se caractérise par le fait d’imposer à une personne, de façon répétée, des propos ou comportements à connotation sexuelle qui :

  • portent atteinte à sa dignité en raison de leur caractère dégradant ou humiliant,
  • ou créent à son encontre une situation intimidante, hostile ou offensante.

La peine encourue est de :

  • 2 ans de prison. 3 ans si il y a abus d’autorité.
  • 30 000 € d’amende. 45 000 € si il y a abus d’autorité.

Source : http://stop-violences-femmes.gouv.fr/Harcelement-sexuel,315.html

 

Pour que la honte change de camp !

L’ « affaire Baupin » aurait permis récemment de « briser l’omerta » sur le harcèlement sexuel en politique. Mais qu’on soit ministre ou femme de chambre, le dénoncer reste très difficile. Si les femmes qui ont révélé les agissements du député Denis Baupin sont courageuses, cela ne signifie pas que les autres, celles qui se sont tues, sont des couardes. Perdre l’emploi que l’on occupe et prendre le risque de se griller définitivement est l’une des principales raisons qui empêchent les femmes victimes de harcèlement et d’agressions sexuelles de s’en plaindre. Et ces risques sont bien réels. De plus, dénoncer des faits de harcèlement sexuel sur sa personne revient à se positionner en victime, un mot à forte connotation péjorative. Et dans un monde blindé de testostérone comme l’est l’Assemblée Nationale, ou simplement la société française, ce n’est pas anodin.

Dans une interview donnée à i-télé (disponible ici), Elen Debost, l’une des élues ayant dénoncé les actes de Denis Baupin affirme ceci :

« On a peur que nos vies soient épluchées et mises en pâture (…) Il ne faut pas s’étonner que les femmes aient tant de mal à porter plainte quand le fait de le faire entraîne si peu de conséquences. C’est à elles de prouver qu’elles sont bien victimes. C’est à elles, après avoir subi l’humiliation des agressions, de subir celle de devoir se justifier. »

Enfin, parce que je n’ai pas (encore) le cran de révéler les noms des entreprises dans lesquelles j’ai été victime d’agressions sexuelles, voir de sexisme tout court, je salue le courage de ma consœur journaliste dans la vidéo ci-dessous :

Les agressions sexuelles sont rarement commises en public. Le sentiment d’être la seule victime force alors un peu plus à se taire et on apprend à remplacer le terme « agression sexuelle » par celui, bien plus commode, de « drague un peu lourde ». Bilan des courses : les femmes qui ont dénoncé les pratiques dégueulasses de Denis Baupin avaient tout à perdre et rien à gagner. On a plus qu’à espérer une réelle prise de conscience. Et que davantage de femmes oseront désormais briser le silence.

la mal-baisée

7 Comments

    • Merci du commentaire ! 🙂 Effectivement, c’est dur de « comprendre » ce qui se passe dans la tête de ces personnes. Lorsque toutes ces choses dont je parle me sont arrivées, j’avais juste le sentiment d’être réduite un gros bout de viande et/ou un jouet sans aucun libre arbitre. Et c’est encore plus incompréhensible que des gens, hommes comme femmes, puissent assimiler ça à de la « drague » et le minimiser. Et c’est pour ça que des commentaires comme le vôtre font du bien à lire ! Merci encore.

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