Non, me siffler n’est pas un compliment

En tant que femme, je subis régulièrement ce que l’on nomme le harcèlement de rue, ou « HDR » pour les intimes. Sifflements, insultes, attouchements… Les hommes qui traitent les femmes comme des objets sont nombreux. Et ils sévissent à chaque coin de rue.

A l’âge de 12 ans, je faisais un bonnet B, mesurais 1m50 et mes vergetures au niveau des hanches et des cuisses témoignaient d’un développement physique et hormonal récents. Je faisais mes premiers pas dans la puberté, appréhendant ce « nouveau moi » et apprenant à me plaire, chose qui n’a d’ailleurs pas été simple pour ma part. Mais j’ai surtout dû affronter les regards extérieurs. A 12 ans donc, j’ai ainsi vécu ma première expérience de harcèlement de rue. Je ne connaissais pas ce terme, et j’ignorais qu’il s’agissait d’un réel phénomène de société.

C’était au printemps et il faisait chaud. Arrivée à un passage piéton à la sortie de mon quartier, je m’arrête. Une camionnette passe devant moi. A l’intérieur : 3 ou 4 hommes ouvrent la vitre et klaxonnent.

« Vas-y chérie ! Suce-nous ! » ; « Eh, t’es trop bonne tu sais ! »

Quand je suis rentrée chez moi, j’ai raconté cette expérience à ma sœur de 6 ans mon aînée, qui m’a répondu : « Tu vas devoir t’y habituer. C’est normal. C’est les mecs. » Si cette « première fois » m’avait naturellement choquée, n’étant absolument pas préparée à recevoir de tels propos en pleine figure, j’ai fini à mon tour par m’y habituer et par l’intégrer comme une règle. Vers 14 ou 15 ans, je pensais même que se faire siffler dans la rue par un inconnu était à prendre comme un compliment. J’avais intégré ça à mon éducation. Je l’envisageais comme une norme. « C’est normal. C’est les mecs. Et en tant que femme, je suis supposée leur plaire. » Je reviens de loin…

Harcèlement de rue, késako ?

Devenu très médiatisé à la sortie du documentaire Femmes de la rue (2012) réalisé par la bruxelloise Sofie Peeters, il s’agit selon le collectif Stop harcèlement de rue : « (…) des comportements adressés aux personnes dans les espaces publics et semi-publics, visant à les interpeler verbalement ou non, leur envoyant des messages intimidants, insistants, irrespectueux, humiliants, menaçants, insultants en raison de leur sexe, de leur genre, de leur race, de leur appartenance religieuse, de leur handicap ou encore de leur orientation sexuelle. »

 

Tout-e-s concerné-e-s

Se faire emmerder dans la rue quand on est une femme, (à noter que ça ne touche pas que les femmes, comme le précise la définition dans l’encadré ci-dessus) n’a rien à voir avec le fait d’être jolie, moche, grosse, maigre ou poilue. Et que l’on porte un pull à col roulé ou une minijupe, il y a souvent ce type à la descente du métro qui vient te demander ton numéro, et qui t’engueule quand tu fais le choix de l’ignorer. D’ailleurs, une étude récente a prouvé que 100% des femmes utilisant les transports en commun y sont victimes de harcèlement sexiste.

les femmes du bus 678

Les femmes du bus 678 (film, 2012) luttent contre les harceleurs à leur façon.

Dans les lieux publics, les hommes investissent davantage l’espace public que les femmes, qui elles, ne font que le traverser. La raison n’est pas difficile à comprendre. L’autre jour, j’étais en visite dans une grande agglomération française. Seize heure de l’après-midi, à la sortie du métro, je déplie le plan de la ville pour tenter de me repérer. J’étais arrêtée ainsi sur le trottoir depuis 2 minutes, quand 3 mecs viennent m’accoster :

« Eh chérie, t’as perdu ton chemin ? Parce que si tu suces on peut t’aider à le retrouver ».

N’ayant pas envie de répondre, je préfère m’éloigner. Une minute plus tard, un autre mec, différent des autres, vient vers moi : « Eh mad’moiselle, tu cherches quoi ? Si tu veux j’peux te raccompagner chez toi. On va aller se mettre à l’aise… » Ce que j’ai fait ? J’ai sorti mon smartphone et mis en route mon GPS. Tant pis pour la géolocalisation à l’ancienne. Trop chiant. Trop usant. Trop insécurisant.

« Tu l’aurais pas un peu cherché ? »

 En France, être une femme dans l’espace public consiste à développer de multiples stratégies, et cela au quotidien. C’est concentrer toute son énergie à l’affût du relou. C’est changer de trottoir quand on sent un homme marcher derrière soi. C’est réfléchir à sa tenue vestimentaire tous les matins : « Aujourd’hui, je prends le métro. Je vais limiter les risques : pas de jupe. » C’est passer son temps à trouver des répliques verbales aux potentielles agressions. C’est avoir l’estomac noué et donc fermer sa gueule quand ça arrive. C’est baisser la tête et accélérer le pas à l’approche d’un groupe d’hommes. C’est ça tous les jours, et c’est éreintant.

Il y a encore quelques années, je culpabilisais : « Mince, peut-être que je n’aurais pas dû mettre un short aussi court ? » Mais plus maintenant. Je ne suis coupable de rien. Aucune femme ne l’est. Nous nous habillons comme nous le souhaitons, nous nous promenons où nous voulons, seules ou accompagnées, selon notre envie. Justifier un phénomène de harcèlement, mené à l’encontre d’une personne, en raison (par exemple) de sa tenue vestimentaire ou de son comportement, c’est la rendre responsable de l’agression, au profit du/de la véritable coupable.

De même, beaucoup de personnes font la confusion entre harcèlement et drague. J’entends souvent dire que siffler une femme dans la rue « est un compliment ». Autant mettre les choses au clair :

drague vs harcèlement

Tableau réalisé par Paye Ta Shnek

Et pour celleux qui ne sont toujours pas convaincu.es : suis-je censée en avoir quelque chose à carrer de l’opinion qu’un.e inconnu.e porte sur mon aspect physique ?

Très récemment, la création de compartiments non-mixtes dans les transports en commun en Allemagne a suscité la polémique. L’idée est de créer des wagons uniquement réservés aux femmes, afin de lutter contre le phénomène de harcèlement. Bah oui, le problème vient de nous, pardi ! D’ailleurs, en parlant de retour en arrière, on pourrait tout simplement obliger les femmes à rester à la maison et à ne sortir qu’en présence d’un homme. Radical mais efficace, non ? En fait, le « petit » problème de cette loi allemande (et déjà en vigueur dans d’autres pays) c’est que ce sont (encore) les femmes qui doivent porter la responsabilité des harcèlements dont elles sont victimes. Ce sont toujours à elles de s’adapter, non aux agresseurs.

Pour finir, juste un petit conseil : pour draguer, il y a des endroits et des contextes faits pour. T’es en soirée dans un pub et une personne te tape à l’œil : tu décides d’aller l’aborder. Si cette personne est consentante à la drague, alors y a pas de problème. Mais personnellement, me demander mon « 06 » quand je pars travailler, ou que je dois aller faire des courses… Non ! Juste, non. Ce n’est ni le lieu, ni le moment. Vous pensez vraiment que je vais filer mon numéro à un inconnu croisé dans la rue ?


Tu en veux plus sur le sujet ? La suite par ici : le harcèlement de rue : les ripostes

Pour aller plus loin :

Le projet Crocodiles

Paye ta shnek

la mal-baisée

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