Sexe et injonctions : lâchez-moi le clito !

J’ai bientôt 23 ans et j’ai jamais baisé. Je n’ai jamais eu de relations sexuelles ni mêmes amoureuses avec un.e individu.e, mis à part avec moi-même (oui, j’aime mon clito). En ce qui me concerne, je l’assume très bien. Mais je suis parfois obligée d’en faire un tabou, malgré moi.

Parfois, je me demande si certain.e.s seraient plus rassuré.e.s si je leur disais que j’ai eu un traumatisme étant petite ou alors que je me préserve pour « l’homme de ma vie ». Dans les deux cas, mauvaise pioche. Mais beaucoup de gen.te.s ne peuvent pas s’empêcher :

« Mais pourtant t’es pas moche »

« Mais t’as peur de quoi ? »

« Mais POURQUOI ? »

Je suis allergique aux glands, en fait. Et non, je ne me trouve pas moche non plus, mais je vois pas trop le rapport. Dans un autre style, certaines de mes copines lesbiennes m’ont déjà dit avoir à faire à ce genre de réflexions lesbophobes : « Ah mais t’es quand même à moitié vierge alors, si tu l’as fait qu’avec des filles. Bah oui… T’as toujours ton hymen quoi. » Euh. Bah non, pas forcément. Pas besoin d’un pénis en chair pour ça. Et puis avec ou sans pénétration vaginale, le sexe reste du sexe. C’est un peu comme si en-dehors de la pénétration vaginale, tout le reste n’est qu’affaire de « préliminaires ». Ah, cette merveilleuse vision cis-centrée et hétéronormée de la sexualité… D’autant que ça banalise les agressions sexuelles. Car si frotter son sexe contre une femme ou la caresser n’est « qu’un préliminaire » lorsque celle-ci est consentante, alors beaucoup diront que « ce n’est pas si grave que ça » si, dans le cas contraire, elle ne l’est pas.

Pour découvrir le merveilleux travail de l’artiste Betty Tompkins, c’est par ICI

Une époque soi-disant libérée sexuellement

Aujourd’hui, j’ai le sentiment en tant que femme, de subir une autre forme d’oppression sexuelle que celle qu’ont pu vivre mes aieulles : il FAUT être libérée sexuellement. Il faut aimer le sexe. Il faut jouir. Il faut. Mais pas trop. Si tu l’as pas fait à 23 ans, t’as un problème. Mais en même temps, si tu le fais trop souvent et avec trop de partenaires, t’es une *****. Comme l’a très bien résumé cet article : « l’obligation d’être sexuellement libéré-e, entraîne des comportements dont l’objectif n’est ni le plaisir ni l’émancipation, mais la conformation à une nouvelle norme sociale. Ce qui constitue incontestablement une forme nouvelle de l’oppression patriarcale. » (l’article présente par ailleurs le documentaire « A quoi rêvent les jeunes filles ? » d’Ovidie et dont je recommande le visionnage !) Il y a quelques mois, un.e proche m’a affirmé ceci, à propos de ma virginité :

 « De nos jours, si t’en parle aux gens, [de ta virginité, ndlr] ça ne les choquera pas. Mais même en étant ouvert.e d’esprit, je pense que c’est normal de te demander « Pourquoi ? » parce que c’est vrai que ça pose question quand même ».

Et c’est sans parler des médias (au sens large du terme) qui véhiculent généreusement ces injonctions, ne serait-ce que dans les nombreux tests qui fleurissent dans la plupart des magazines ou sites dits féminins : « Êtes-vous bonne au lit ? » ; « Quelle position sexuelle est faite pour vous ? » ; « Mesurez vos performances sexuelles » etc. Parce que si il y a injonction à la (bonne) sexualité, il y a aussi injonction à la jouissance. Aujourd’hui, on parle beaucoup de sexe, qui est présenté notamment comme étant bon pour la santé. Le pratiquer 15 fois par semaine, c’est trop. 3 fois par mois, pas assez ! Tout est normatif. Et qui dit normes, dit exclusions et culpabilités. Le fait d’être vierge à 23 ans fait que j’ai une sexualité considérée comme marginale voir transgressive.

 

Florilège non-exhaustif des petits tests qu’on trouve sur le net

L’image de la femme qui jouit dès les premières minutes de la pénétration (vaginale), en criant, et qui termine généralement bien coiffée, sans transpiration, ni rougeurs, ni essoufflements, est omniprésente autour de nous. Au point que j’ai déjà entendu/lu des femmes affirmant contrôler leurs expressions faciales lors de l’orgasme, parce qu’elles avaient peur « d’être moche » au moment de jouir. De la même façon, il suffit d’aller sur quelques forums internet pour se rendre compte des dégâts que provoque le culte de la performance. « Au secours, j’éjacule au bout de 2 minutes ! » ; « Nos rapports ne durent pas plus de 10 minutes, c’est normal ou pas ? » etc.

« Si ça peut te rassurer, c’est chouette pour un homme de coucher avec une vierge, c’est flatteur d’être le premier. »

Le « devoir conjugal » toujours d’actualité

Je n’ai de comptes à rendre à personne. Jusqu’à présent, ma sexualité se joue en solo, principalement avec mes mains (ou pas). Car oui, la masturbation est une forme de sexualité. Et pour celleux qui me disent que ce n’est pas pareil, je réponds : qu’est-ce qui n’est pas pareil ? Le sexe n’est jamais le même d’un.e partenaire à l’autre. Il n’est pas le même en fonction de nos âges et de nos expériences : il évolue tout au court de la vie. Toujours. J’aime à penser qu’il y a autant de premières fois qu’il y a de partenaires avec qui ont le fait. Chaque nouvelle fois est une nouvelle mise à nu.e. On apprend de l’autre, on partage et on apprend sur soi aussi. Et surtout, affirmer que la masturbation n’est « pas vraiment du sexe » contribue à minimiser les viols conjugaux. Oui, vous avez bien lu. Comme si, le sexe, c’est quelque chose que l’on DOIT à l’autre et que si tu te fais plaisir tout.e seul.e de ton côté, ça ne compte pas.

 

Dans l’esprit des gens.tes être une meuf vierge est souvent connoté à « naïve, timide et qui rougit et se cache les yeux quand elle voit une bite, ou même tout simplement un mec torse nu ». C’est du moins le cas dans beaucoup de films et de séries. Les mecs puceaux sont aussi beaucoup stéréotypés. Ils sont souvent représentés avec des raies au milieu, très efféminés (le comble d’une insulte pour un homme, c’est de ressembler à une femme, tout le monde le sait) et très maladroit avec la gente féminine. Combien de fois ai-je pu voir, dans des séries ou films, cette fameuse scène, où après qu’une fille ait eu son premier rapport sexuel (comprendre : sa première pénétration vaginale), l’un.e de ses parents lui dit : « Il y a quelque chose de changé chez toi. » C’est vrai que quand tu déroules un préservatif pour la toute première fois de ta vie, tu accèdes généralement au savoir universel et à la connaissance ultime de toi-même. Ça aussi, tout le monde le sait.

Le mot de la fin…

S’il n’y a qu’une seule chose que vous devriez retenir de cet article, voir même de toute votre vie, c’est ceci : mêlez-vous de vos fesses. Les miennes vont bien et n’ont ni besoin de vos conseils, ni de vos questions, et encore moins de vos plans foireux d’entremetteur.se.s. Un matin, je me suis levée et j’ai décidé de m’aimer, moi, avant tout autre chose, sans complexes ni culpabilités bidons. Et croyez-le ou non, c’est déjà pas si mal.

Peinture de Betty Tompkins, par ICI

la mal-baisée

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