Sorcières d’hier, mal-baisées d’aujourd’hui ?

Quels points communs y a t-il entre les sorcières d’il y a 5 siècles et les féministes d’aujourd’hui ? Quel est le lien entre ces femmes brûlées sur des bûchers pendant l’Inquisition et celles internées en hôpitaux psychiatriques pendant le XIXe siècle pour masturbation ? De plus en plus, j’observe certaines de mes contemporaines féministes affirmer pratiquer la sorcellerie. Mais de quoi s’agit-il exactement ? Pour tenter d’y répondre, j’ai remonté le temps et l’Histoire.

Dans mes feuilletons d’enfance et d’adolescence, la sorcière était une meuf bien roulée, et souvent inoffensive. Je suis trop jeune pour avoir vu Ma sorcière bien-aimée, mais j’en connaissais la référence et j’en fais souvent le lien avec un autre feuilleton, de ma génération cette fois : Sabrina, l’apprentie sorcière, dont j’ai aussi lu les livres. Mais c’est sans oublier la cultissime série américaine Charmed qui a occupé toute ma jeunesse et celle de la plupart de mes camarades féminines à l’école. Le scénario est classique : trois jeunes sœurs d’une vingtaine d’années chacune découvrent un jour qu’elles sont issues d’une lignée de sorcières et qu’elles ont elles-mêmes des pouvoirs magiques. A l’époque de sa sortie en 1998, la série était considérée comme féministe car c’était alors une première de voir un scénario de série mettant en scène des héroïnes. Il y a 1 an et demi, j’ai re-visionné les 8 saisons dans leur intégralité, et – surprise – non seulement la série est tout sauf féministe (mais ça, un coup d’œil vite fait sur Google suffit pour le deviner) mais elle banalise les violences conjugales, le bodyshaming, se fait un vecteur de l’hétérocentrisme, de la suprématie blanche et j’en passe. Le tout étant très sexualisant et sous l’influence du male gaze (regard masculin). Car oui, ces 3 sorcières cumulent carrières professionnelles, chasse aux démons et parentalité, le tout en talons aiguilles et décolletés plongeants, la caméra ne manquant pas d’en faire des gros plans. Et si elles sont dotées d’incroyables pouvoirs magiques, nombreux sont les épisodes où elles se plaignent quand leurs hommes ne sont pas à la maison pour pouvoir réparer le lave-vaisselle… Bref, on repassera pour l’empowerment. A côté de ces pseudo-badass, on trouve un autre genre de sorcières : celles qui nous terrorisent. Je me souviens encore du traumatisme que j’ai eu en voyant la scène de transformation de la méchante belle-mère dans le Disney Blanche-Neige et les 7 nains, ou en écoutant l’adaptation du conte Hansel et Gretel de Marlène Jobert. L’entendre imiter la voix de la sorcière me terrifiait à tel point que j’étais incapable de descendre de mon lit, même en plein jour, de peur que la sorcière ne soit cachée en-dessous et ne m’attrape par la cheville. Plus subtilement, les sorcières peuvent aussi incarner des femmes belles mais dangereuses car usant de leurs charmes à des fins manipulatrices (comme les sirènes ou succubes par exemple). En fait, ces représentations existent depuis des siècles, la femme ayant très tôt été associée au pêché de la luxure, les représentations d’une femme s’adonnant aux plaisirs de la chair avec un démon ou usant de ses charmes pour manipuler les hommes foisonnent depuis le Moyen-Age, et même avant. Ainsi, la représentation des sorcières dans l’esprit collectif s’en trouve très manichéenne et binaire : d’un côté, les gentilles, belles et innocentes, de l’autre les (souvent) moches, frustrées et méchantes. Les parfaites féministes en somme !

De haut en bas et de gauche à droite : Charmed ; Ma sorcière bien-aimée ; Sabrina l’apprentie sorcière ; Blanche-Neige et les 7 nains

Les sorcières, ces présumées coupables oubliées de l’Histoire

Aujourd’hui en France, on assiste à une réapparition (la dernière datant des années 1970) des sorcières en tant que figures émancipatrices. La chasse aux sorcières, située historiquement entre les XIVe et XVIIe siècles et qui a eu lieu partout en Europe, n’est que très peu étudiée, et elle n’est bien sûr évoquée que du point de vue des persécuteurs (comme tout fait historique). Avant d’évoquer plus précisément les sorcières en tant que telles et leurs profils, je voudrais parler du Moyen-Age. J’ai longtemps cru, comme beaucoup de personnes, que cette période de l’Histoire était synonyme d’un temps arriéré, sale, totalitaire. C’est d’ailleurs quelque chose qui se traduit jusque dans la sémantique, puisque l’époque qui a suivie a été appelée « Renaissance ». En réalité, la fin du Moyen-Age, qui se situe entre le XVe et le début du XVIe siècle, aurait marqué l’apparition des prémices du capitalisme. Chasse aux sorcières, esclavagisme et commerce triangulaire, persécution des Natifs Américains : ces 3 faits historiques sont apparus à la même époque. Ils marquent à mon sens une volonté de l’homme blanc de gouverner la nature et les êtres considérés comme inférieurs. Or, « la femme » a souvent été assimilée à la Nature, de façon assez négative puisque toutes deux représentent des entités à dominer. Encore aujourd’hui, cette vision essentialiste domine largement, même dans le champ féministe. On nous renvoie systématiquement à notre fonction reproductrice, à notre soi-disant « instinct maternel ». On dit d’une femme qu’elle « donne la vie ». Dans ce sens, une femme coupable d’avortement illégal ou d’infanticide est forcément démoniaque. La violence féminine interroge et n’est pas étudiée.

Il y a cette idée que la violence est forcément virile, donc masculine. Une femme qui commet un meurtre est soit possédée, soit, s’il s’agit du meurtre d’un homme, en proie à une jalousie passionnelle. C’est en tout cas de cette façon que les communardes parfois appelées « pétroleuses », ces femmes anarchistes ou socialistes révolutionnaires qui s’insurgeaient contre la violence d’État au début du XXe siècle, ont finalement été considérées dans l’Histoire. La fameuse Louise Michel aurait d’ailleurs déclaré ceci lors de son procès, aux juges qui tentaient de lui faire avouer qu’elle avait agi sous l’emprise d’un homme dont elle était amoureuse :

« Non je n’avais qu’une passion, celle de la Révolution. »

Il en va de même pour les suffragettes, dont nombreuses de leurs actions violentes et meurtrières sont tues encore aujourd’hui, à la faveur d’une vision plus romantique de leurs combats. Mais de manière générale, lorsque les femmes outrepassent les carcans dans lesquelles elles doivent impérativement se soustraire, elles sont non seulement durement châtiées par la Justice (que ce soit les sorcières, les communardes ou les suffragettes, beaucoup ont connu la peine de mort), mais à cela s’ajoute souvent des rituels d’humiliation, très spécifiques au genre féminin. Je pense notamment aux femmes tondues de la Libération de 1944. La tonte des cheveux des femmes est un rituel très ancien observé dans de nombreuses sociétés et destiné à humilier la femme pécheresse. Pendant la Seconde Guerre Mondiale, certains résistants le pratiquaient déjà en 1940 sous occupation allemande sur des femmes accusées de « collaboration horizontale », et en guise d’avertissement pour les autres : la tonte massive de ces femmes lors de la Libération n’a donc été une surprise pour personne. Et pour parfaire l’humiliation, s’ajoutait à cela des marquages de croix gammées sur les fronts, à la peinture, au charbon, et dans de rares cas, au fer rouge.

Mais qui était les sorcières ? La majorité était des femmes, puisque selon la Chrétienté nous autres sommes dépourvues d’âmes et que, étant issues d’Eve la pécheresse originelle, le mal est naturellement logé en nous. Nous sommes ainsi prédisposées à incarner les coupables. Certaines vivaient seules (célibataires ou veuves) et étaient indépendantes, exerçaient une profession, étaient sages-femmes, médecins (elles avaient par exemple élaboré des moyens contraceptifs, un contrôle du corps qui n’était pas au goût de l’Église) et/ou avaient une grande influence sur leurs communautés. Mais parfois, les femmes accusées de sorcellerie servaient simplement à expliquer les stérilités, la mort d’une vache, la pourriture des moissons ou des conflits de voisinage. La plupart des présumées coupables étaient pauvres, donc illettrées. Lorsqu’elles étaient arrêtées, elles étaient rasées de tous poils, jusqu’aux sourcils, tous les démonologues s’accordant à dire que le diable marque les corps de ses sujet-te-s. Grains de beauté, cicatrices, boutons d’acné, tâches de naissance ou verrues suffisaient à constituer une preuve aux yeux de l’Inquisition. Dès cet instant, l’accusée était torturée jusqu’à obtenir des aveux (n’importe lesquels), eux-mêmes entraînant la peine de mort. Il est malheureusement impossible à l’heure actuelle de déterminer précisément le nombre de personnes qui ont été accusées de sorcellerie et menées au gibet, du fait du manque de précision des archives. Ce nombre varie entre 30.000 à plusieurs millions ! La plupart du temps, elles étaient brûlées vives. Mais dans certains cas, pour leur éviter cette torture supplémentaire, elles étaient pendues au préalable puis brûlées, selon la « clémence » des juges, ou alors ceci ordonnaient secrètement aux bourreaux d’étrangler subrepticement les victimes ou de leur percer le cœur avec une pique, avant d’allumer le bûcher. Enfin, « pour parfaire le dispositif de néantisation sociale, le patronyme de l’accusée n’est noté ni dans le livre des morts, ni dans les registres de l’état civil, alors que ses biens reviennent à l’État. » *

* Toutes ces sources et informations jusqu’ici citées, proviennent essentiellement du livre Présumées coupables, qui est le résultat d’un énorme travail d’historien-ne-s et de conservateurices sur l’Histoire des procès faits au femmes. Il a été publié en 2016 à l’occasion d’une exposition à Paris du même nom.

Je recommande vivement la lecture de ce livre, qui est réellement passionnant ! (et qui vaut la peine de faire l’impasse sur la préface signée Élisabeth Badinter…)

Cependant, certains passages peuvent s’avérer violents.

Voici le lien.

 

La sorcellerie de nos jours : un mode de vie ?

Pour ma part, je me considère comme étant celte, et plus précisément bretonne. Les rites de sorcellerie en Bretagne ont existé, mais souvent sous d’autres noms, comme le druidisme. A ce titre, les spiritualités celtes ayant été qualifiées de païennes par la chrétienté, elles sont devenues peu à peu interdites et se sont perdues à travers les âges. Cependant, encore aujourd’hui, les oghams (écritures celtiques) et les runes (à l’origine issues des spiritualités nordiques et vikings) sont utilisées pour certains rituels, dans la divination par exemple mais aussi par de nombreuses personnes s’affirmant sorcier-e-s (la spiritualité actuelle la plus connue étant la Wicca, mais ce n’est pas la seule). Quand je parle de sorcellerie, je ne fais évidemment pas mention des sortilèges d’Harry Potter (quoique ce serait super cool). Pour moi, ma définition de la sorcellerie est multiple et multidisciplinaire. C’est avant tout un rapport à la Nature et aux énergies. Nous sommes des êtres d’énergies, tout comme la nature, et qu’elles soient positives ou négatives, elles sont constamment en mouvement. On vit dans une société qui a beaucoup délaissé les médecines douces (notamment depuis le Moyen-Age) et le lien spirituel que l’on peut entretenir avec nos corps. Moi-même, je commence tout doucement à transformer mes usages du quotidien : j’évite d’aller chez le médecin lorsque je suis malade, je me soigne avec des huiles essentielles (ce qui ne m’empêche pas de prendre du Doliprane si j’ai 39°C de fièvre évidemment), j’abandonne au fur et à mesure les produits cosmétiques tels que le shampooing ou le gel douche pour me tourner vers des moyens qui me paraissent plus sains et enfin, je délaisse les produits d’entretien chimiques pour les fabriquer moi-même.

« Je suis une sorcière, j’entends par là que je suis de celles qui pensent que la Terre est sacrée, et que les femmes et leurs corps en sont l’une des expressions. Ma spiritualité a toujours été liée à mon féminisme. Etre féministe c’est combattre les systèmes d’oppressions. (…) Ce dont nous avons besoin, ce n’est pas changer qui détient le pouvoir, mais la façon dont nous concevons le pouvoir. (…) Le genre de pouvoir qui ne repose pas sur la privation d’autrui. » Starhawk

J’essaye aussi de me re-connecter à la Nature. J’observe les cycles lunaires, je savoure la pluie et l’intensité du soleil, je cultive la pensée positive tant que je le peux et je vis au présent le plus possible. C’est un long chemin et un travail d’autant plus difficile qu’il ne m’a jamais été donné d’apprendre ces choses, qui devraient pourtant être au cœur même de nos premiers apprentissages : écouter son corps et apprendre à déchiffrer ses signaux internes, connaitre les substances, plantes et remèdes adaptés à soi etc. Quelque part, je crois que nous sommes toustes des dieux et déesses. Nous créons la vie. Par là je n’entends pas seulement la vie humaine, je pense aussi à l’acte d’écrire un poème, de composer un morceau de musique, de s’engager pour une cause, de cultiver un potager. Nous sommes des êtres créatifs qui appartiennent à la Nature et nous sommes lié-e-s ensemble et à elle. C’est quelque chose que l’on peut également sentir en étant militante : nos luttes sont souvent fatigantes et engendre de la frustration, de la colère et nous épuisent. Mais militer c’est aussi sentir que nous sommes toustes interconnecté-e-s et interdépendant-e-s, tout comme nos libertés et nos énergies le sont.

Mais ma définition de la sorcellerie ne s’arrête pas à cela. Je pense que les sorcières d’aujourd’hui sont toutes ces femmes qui, partout dans le monde, s’autonomisent, ne craignent pas la non-conformité, ni de revendiquer leurs droits. Pour moi, la sorcière d’hier est la mal-baisée d’aujourd’hui. Celle que l’on dénigre parce qu’elle fait peur. Forcément aliénée puisqu’elle ne rentre pas dans les cases. Le blog Hypathie a publié un article interrogeant le lien entre l’Inquisition et l’institution psychiatrique d’aujourd’hui. Il y est affirmé ceci :

« Les armes que les technologies modernes développent pour le contrôle des déviants, particulièrement les femmes, sont plus subtiles que les bûchers. Elles détruisent l’esprit, la capacité de créativité, l’imagination et la rébellion, en laissant les mains et les utérus intacts pour produire les services du travail manuel et ceux de la reproduction. »

Il est vrai que les femmes sont plus souvent et plus facilement enfermées que les hommes, cela dès le XIXe siècle. Il y a quelques mois, une liste des « causes d’internement » des femmes, écrite à la fin du XIXe siècle et tirée d’un hôpital psychiatrique américain a tourné sur le web. Cette liste est véridique, elle a fait l’objet de plusieurs vérifications. Les raisons évoquées sont donc nombreuses, allant de la masturbation jusqu’à à la lecture de romans, en passant par la paresse. Cet article donne quelques exemples actuels d’enfermement de femmes contre leur gré avec complicité de la police ou d’un médecin, pour satisfaire un mari violent par exemple. Virginie Despentes, elle-même placée en centre psychiatrique à 15 ans, aborde la question dans ce récent article du Monde (et que j’ai publié sur ma page Facebook) : « Ce qui me frappe, c’est qu’on n’aurait jamais enfermé un jeune garçon qui, comme moi, marchait bien à l’école et n’avait aucun problème de sociabilité. On boucle plus facilement les filles. On l’a toujours fait. Dans des couvents, dans des écoles. Pour les contenir. Ça n’a bien sûr rien résolu. »

Je vous remercie de m’avoir lue. Cet article touche à présent à sa fin bien qu’il y ait encore des tas de choses à raconter. Mais ma réflexion s’arrête à ce stade pour le moment. N’hésitez pas à me livrer vos impressions, vos critiques, en commentaires de cet article ou sur les réseaux sociaux ! Pour finir, je vous invite à regarder ce court-métrage documentaire québécois. Il est magnifique et procure beaucoup d’apaisement et d’intensité, avec, en prime, une superbe chanson d’Anne Sylvestre à la fin.

>>> Sorcières comme les autres <<<

 

la mal-baisée

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